Euvonie Georges Auguste ou le combat inachevé pour la défense du vodou haïtien

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Dans la galerie des personnalités qui ont marqué le secteur vodou pendant ces trente dernières années par leur engagement, la mambo Euvonie Georges Auguste pouvait s'enorgueillir d'en faire partie aux côtés de Max Gesner Beauvoir, Rachelle Beauvoir, Grégoire Dienguele Matsua, Erol Josué, Yves Blot, Bilolo Kongo, Jean Robert Célestin dit Sonson, Carl-Henry Desmorne, Augustin Saint-Clou, Joseph Croma, pour ne citer que ceux-là. Depuis bien des années, elle s'est livrée corps et âme dans la lutte pour la défense et la valorisation du vodou haïtien, trop longtemps ostracisé. Mais sa course s'est arrêtée le mercredi 23 mars 2022, à mi-chemin, dans une quête inlassable de notre identité.


La nouvelle de sa mort survenue dans sa résidence, à l'âge de 65 ans, suite à des complications de santé, s'est vite répandue sur les réseaux sociaux comme une trainée de poudre tant il est difficile de ne pas se rappeler, à travers des émissions radio, télé et des des conférences, ses prises de position, ses actions en faveur de la religion vodou avec tout ce qu'elle charrie comme valeur, morale, pharmacopée, et surtout comme fondement même de l'identité haïtienne. Une identité qu'elle nous a toujours invités à s'approprier tout en cherchant à sortir du labyrinthe de l'amnésie dans lequel nous nous fourvoyons depuis bien des siècles, ce, en vue de la reconquête de notre dignité bafouée en tant que premier peuple noir libre et indépendant dans le monde.


La prêtresse vodou était très impliquée dans la vie religieuse et politique nationales. Elle était la secrétaire générale de la Confédération nationale des vodouisants haïtiens et membre influente de l'organisation œcuménique Religions pour la paix. À l'annonce de son départ pour L'Orient éternel, nombreuses sont des personnalités religieuses, politiques et de la société civile qui ont vanté ses mérites. Tous s'accordent pour dire qu'elle était une infatigable défenseuse de la culture ancestrale, des droits de la femme, et surtout une patriote convaincue qui n'a jamais cessé d'œuvrer ni de croire à la régénérescence de son pays.


Aux premières loges, on retrouve Carl-Henry Desmorne, l'Ati national du vodou haïtien, pour qui la disparation d'Euvonie Georges Auguste constitue une grande perte. «C'est tout un pan de la KNVA qui s'en va. Ça va être très difficile de lutter et de faire honneur à son travail», a-t-il martelé. Aux dires du secrétaire général de Religions pour la paix, le révérend Pasteur Clément Joseph : «Euvonie est un modèle très rare en Haïti. C'est une ressource capitale dans la lutte pour la paix en Haïti. Elle représente l'expression de réclamation des droits humains. Elle s'est battue non seulement pour le respect des droits des femmes, de la liberté d'expression, de pensée et de conviction».


Monseigneur Pierre André Dumas avec qui elle a milité au sein de Religions pour la paix s'est confié en ces termes aux confrères de Le Nouvelliste : «Quelle triste et effroyable nouvelle! Euvo se meurt et Euvo est morte! Je lui souhaite bonne traversée! On est très bouleversés et touchés par ce départ précoce de cette digne femme solide qui a toujours mis son génie féminin au service d'Haïti».


Le Premier Ministre, Ariel Henry, a salué, sur son compte twitter, sa mémoire et l'a considérée comme une figure de proue, engagée et dévouée à la défense et à la promotion du vodou. La Ministre de la culture, Mme Emmelie Prophète Milcé se dit consternée devant une telle disparition. Pour elle, Euvonie Georges Auguste «a contribué à la promotion des droits des vodouisants, ce qui lui a valu une renommée marquante au sein de la grande famille du vodou en particulier et de la société en général». Et le président du tiers du Sénat, Sénateur Joseph Lamber,t voit en elle une militante engagée pour la démocratie, une figure emblématique du secteur vodou en Haïti et un modèle de leadership. Sans oublier Gary Bodeau et Joseph Jouthe, respectivement ancien président de la Chambre des députés et ancien premier ministre, qui, eux aussi, ont salué sa mémoire.

Quant à Tulie Michel, la fille aînée de la défunte, elle l'a présentée ainsi : «notre mère n'était pas seulement notre mère, c'était notre guide spirituel, notre modèle, bwa deyè bannann nou, pye mapou nou. Elle était tout pour nous», peut-on lire dans les colonnes du plus ancien quotidien d'Haïti. Moi, j'ai eu la chance de côtoyer Mme Euvonie Georges Auguste, elle participait à mon Emission Tous à bord, diffusée sur Radio Émancipation, 90.7, le dimanche 26 avril 2020, autour de la problématique de la médecine traditionnelle haïtienne, avec deux éminents chercheurs, Dr Lukinson Jean et Dr Danielle Comeau. On discutait plusieurs fois après sur divers sujets bouleversant la société. C'était une femme de conviction, d'une grande culture, d'un grand cœur et d'un esprit ouvert. Elle était très attachée à son pays qu'elle portait en son cœur.


Née à Port-au-Prince, d'une mère cornillonaise et d'un père gonaivien, Euvonie Georges Auguste était mère de cinq enfants dont trois filles et deux garçons et grand-mère de cinq petits-enfants. Elle était détentrice d'un diplôme en Secretariat de direction et en Travail social, et avait travaillé comme fonctionnaire publique au Ministère des Affaires Étrangères et des Cultes pendant 2O ans jusqu'à sa mort. Elle s'est initiée au vodou, à l'âge de 28 ans, quoique le refus catégorique de sa famille alors protestante. En octobre 2015, elle a été nommée Grand Chef Suprême par intérim à KNVA succédant à Augustin Saint-Clou, lui aussi nommé par intérim. Son humfor est situé dans la commune de Gressier.

Euvonie Georges Auguste demeure bien un modèle de femme inspirante, engagée et de conviction laissant derrière elle un combat inachevé dans le cadre de l'appropriation de notre passé identitaire. Son grand mérite a été non seulement de nous guider sur la voie à suivre, mais aussi, et surtout, d'avoir eu le temps de faire des pépinières. Des disciples. Car, les racines de notre folklore sont nombreuses et profondes. Ce qui gardera son étoile toujours allumée dans notre mémoire et notre vie de peuple, et cela, de génération en génération.

Junylevoyageur@gmail