Haïti : Un État pris en otage par la mafia

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La richesse et la violence demeurent un traditionnel tango dans le bal des impérialistes au point de soutenir que l’existence de celle-là conditionne le déclenchement de celle-ci. Autrement dit, il y a relation fusionnelle entre l’économie et la guerre qui a été, depuis l’aube de la civilisation humaine, conçue comme un moyen de s’approprier les richesses. Selon Jean-François Daguzan et Pascal Lorot, auteurs de l’ouvrage intitulé "Guerre et économie" (2003), l’économie joue un rôle indéniable dans le déclenchement des guerres en raison de ses enjeux pour les acteurs étatiques et non étatiques. C’est à ce titre que D. Kee soutient que «la guerre est le prolongement de l’économie par d’autres moyens». Les violences en Haïti et les guerres sur le continent africain en sont, à mon avis, des faits illustratifs.


Un sous-sol riche

Le dernier rapport du Bureau des Mines et de l’Énergie (BME) sur le potentiel minier d’Haïti est très édifiant sur les richesses du sous-sol haïtien. Haïti recèle dans son sous-sol des richesses qui pourraient valoir jusqu’à 20 milliards de dollars (Concertation pour Haïti, juin 2015). Ce qui sous-entendrait que le pays dispose suffisamment de ressources pour se développer sans l’aide internationale. Ces richesses ne sont-elles pas à l’origine de la déstabilisation du pays et de l'affrontement des bandes armées? Les «maîtres du monde» ne cherchent-ils pas à s’emparer de ces richesses par l’extermination du peuple haïtien?


Depuis deux ans, la capitale haïtienne, Port-au-Prince, devient une ville assiégée. Point n’est besoin d’être un spécialiste en science militaire ou l’art de la guerre pour s’en rendre compte. C’est une évidence qui saute aux yeux. Contrairement à un siège classique dans le cadre des conflits entre deux États où l’ennemi développe un ensemble d’actions en vue de s'emparer d'une place fortifiée ou d'une position stratégique, il s’agit ici du quadrillage de la capitale par les groupes armées qui rançonnent, kidnappent, violent, volent, tuent et massacrent la population comme bon leur semble, sous les regards complaisants des «autorités haïtiennes» et sous les yeux passifs sinon complices de la communauté internationale qui, malgré la gravité de la situation, n’a envisagé aucune intervention pas même sous le couvert de l’ingérence humanitaire.


Toutes les issues de la ville sont bloquées. Il s’agit d’un vrai scénario de prise d’otages. Le problème va grandissant. Chaque jour la situation devient plus grave. L’État, en tant qu’institution détenant le monopole de l’usage légitime de la force physique (Max Weber, Le Savant et le Politique) fait semblant de ne pas pouvoir l’affronter et s’avoue vaincu par des opérations policières suicidaires à répétition. La plus spectaculaire et révoltante est celle de Village-de-Dieu au Bicentenaire, il y a un an, qui s’est soldée par le massacre de quatre policiers de l’unité spécialisée SWAT. Il ne fait aucun doute, ce qui se passe de nos jours en Haïti, particulièrement à Port-au-Prince, s’inscrit dans le cadre d’un plan bien concocté pour provoquer un génocide par la famine, la pénurie d’eau potable, la guerre civile, le massacre à grande échelle de la population haïtienne.


Un État condamné pour sa révolution

Ce plan machiavélique d’asphyxie est mis en branle dès 1804 par les puissances occidentales contre le pays pour avoir dérogé à l'ordre international de l’époque. Le ministre des Affaires étrangères de la France, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, était catégorique dans ses propos: «il faut condamner le nouvel État à cuire dans son jus». Sans tarder, il adressa une lettre au Gouvernement américain pour exiger la cessation de toute activité commerciale avec la première nation de la Caraïbe. Son discours, empreint d’arrogance et de racisme, traduit l’état d’esprit des Français et le ressentiment de ces derniers à l’endroit d’Haïti.


«L’existence d’une peuplade nègre armée et occupant les lieux qu’elle a souillés par les actes les plus criminels est un spectacle horrible pour toutes les nations blanches; elles doivent sentir qu’en la laissant subsister dans cet état, elles épargnent des incendiaires et des assassins, et il n’est pas de raison assez forte pour que des particuliers appartenant à un gouvernement loyal et généreux secourent des brigands qui sont déclarés par leurs excès les ennemis de tous les gouvernements; il est impossible de croire que les nègres de Saint-Domingue aient quelques titres à une protection et que les chances commerciales résultant d’un trafic aussi odieux balancent les raisons graves et décisives qui le prohibe ntentièrement.» (Pierre Branda et Thierry Lentz, Napoléon, l'esclavage et les colonies, Pp 201-202).


Le 28 février 1806, les États-Unis ont décrété un blocus contre le nouvel État et c’est le début d’un grand complot contre le peuple haïtien qui avait ébranlé par sa révolution les fondements ontologiques de la civilisation occidentale (Michel-Rolph Trouillot) axés sur le colonialisme, l’esclavagisme et le racisme. Pendant tout le XIXe siècle, les puissances occidentales attisent les guerres civiles, participent à la déstabilisation de l’État et aux révolutions de palais, multiplient les provocations pour trouver des arguments fallacieux justifiant leurs propos racistes à l’endroit de la race noire qui, selon elles, est incapable à prendre en main son destin, à se gouverner. Il s’agit tout simplement d’un alibi pour éviter un nouveau désordre international dont Haïti serait l’épicentre.


Au début du XXe siècle, l’ingérence de ces puissances étrangères dans les affaires haïtiennes et leurs batailles acharnées ont transformé la première République noire en une entité chaotique, et l’une d’elles, les États-Unis, a envahi le pays et l’a mis en coupes réglées 19 ans durant, au cours desquels ils se sont impliqués dans ses plus hautes sphères administratives et politiques.


Cette occupation a sonné le glas de la souveraineté nationale et a poussé les paysans dépossédés de leurs terres à partir travailler dans les plantations sucrières cubaines et dominicaines. En 1937, le dictateur sanguinaire, allié de la République étoilée dans la lutte contre la gauche dans la Caraïbe, avait massacré près de 20000 d’entre eux sans distinction d’âge et de sexe. À côté des considérations économiques et géopolitiques, il est évident que l’acte de 1915 s’inscrit dans la logique génocidaire. Les propos du président Franklin Delano Roosevelt en témoignent : «Il faut constamment soulever les va-nu-pieds contre les gens à chaussures et mettre les gens à chaussures en état de s'entre-déchirer les uns les autres, c'est la seule façon pour nous d'avoir une prédominance continue sur ce pays de nègres qui a conquis son indépendance par les armes. Ce qui est un mauvais exemple pour les 28 millions de Noirs d'Amérique.»


Un complot international?

L’insécurité généralisée qui s’installe en Haïti à l’heure actuelle est-elle alors une simple question de défaillance des structures de l’État haïtien? Ne peut-on pas l’interpréter comme un complot de l’international pour faire disparaitre ce peuple par un génocide afin de s’emparer des richesses du sous-sol comme les Espagnols et les Français l’ont fait au XVe siècle en Amérique, particulièrement en Haïti?


Le pays est assiégé. Le Sud de la capitale est bloqué et coincé au milieu de trois groupes armés: la bande à Izo, basée à Village-de-Dieu, la bande à Tilapli dont la sphère d’influence s’étend sur la zone dénommée «Grand Ravine», la bande à Chrisla ayant son quartier général à Fontamara. Ils s’affrontent pour des positions stratégiques, provoquant une mer de sang, l’incendie et le pillage des maisons des citoyens paisibles qui ne réclament pas plus qu’un minimum de stabilité pour vivre dans leur pays. Les organisations internationales ferment leurs yeux face à ce spectacle tragique en dépit du fait qu’Haïti soit membre fondateur de l'Organisation des Nations unies (ONU) et l’Organisation des États américains (OEA).


Les voies du Nord de Port-au-Prince sont également obstruées et contrôlées par le groupe armé des 400 Marozo basé à la Croix des Bouquets et à des régions avoisinantes, celui de Chien Méchant, un peu limitrophe, dont les modes opératoires sont différents. Le premier terrorise la population tandis que le deuxième donne l’aspect d’une structure armée en aide à l’impuissance de la Police nationale pour faire face à la petite délinquance et la terreur des autres groupes armées rivaux.


À l’Est comme à l’Ouest et dans toutes les zones périphériques, la capitale est ceinturée par des malfrats et livrée au banditisme, au kidnapping, aux meurtres incessants, aux fusillades, aux assassinats de sang-froid. Port-au-Prince est devenue, en un clin d’œil, une ville cimetière similaire aux camps d’extermination des nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’une ville en état de siège qui laisse les puissances occidentales dans l’indifférence totale. Aucune d’entre elles, pas même celles qui se disent «Amies d’Haïti».


Par-delà les considérations liées à l’implication des acteurs locaux dans la fermeture de la capitale, ceux qui sont dans l’économie souterraine, dans la mafia financière, dans la contrebande, dans la dilapidation des fonds du trésor public, dans la mafia politique et l’économie criminelle, il est évident que tout passe en Haïti, encore moins l’assassinat de Jovenel Moïse ne se fait pas au hasard sans la complicité des puissances étrangères qui, depuis la création du Core Group en 2003 au Canada, décident de l’avenir d’Haïti en dehors et contre les Haïtiens.


Comme le soutient Claude Serfati, dans "La mondialisation armée" (2001), les conflits et les guerres sont au cœur des sciences politiques, des comportements de pouvoir et de volonté de puissance. Ils s’expliquent également par les enjeux économiques (...), par la montée en puissance d’une économie mondiale criminelle et mafieuse, et par le capitalisme mondialisé. La quasi-totalité des guerres en Afrique, poursuit Philippe Hugon dans "L'économie des conflits en Afrique" (2001), est liée au contrôle des richesses (diamant, pétrole, narcodollars), au pillage des ressources du continent.


Alors, le massacre d’un peuple pour ses richesses n’est pas nouveau dans l’histoire du monde. Les Européens ont exterminé au XVe siècle les Amérindiens pour s’emparer de leur métal doré. Ils ont massacré les Africains au XXe siècle pour s’emparer de leurs mines. Le cas le plus spectaculaire est celui du Congo qui a perdu plus de 10 millions de ses fils par la seule ambition du roi Léopold II qui s’y implantait pour l'exploitation de l'ivoire et du caoutchouc. Dans "Il pleut des mains sur le Congo" (2015), Marc Wiltz retrace les 23 années d'enfer «démocidaire» de ce pays d’Afrique assassiné par la Belgique impériale. Le continent africain est si pauvre parce que son sol et son sous-sol sont trop riches. Haïti, «Perle des Antilles» transformée en pupille de l’humanité (Régis Debray, Le Monde) semble être de nos jours le principal champ de bataille des artisans de l’économie mondiale criminelle et mafieuse dans la Caraïbe pour son potentiel minier.


Car, les ressources naturelles du sous-sol peuvent, du fait de leur abondance, écrit Philippe Hugon, attiser des contrôles par la violence (coloniale, impérialiste, pillage). Elles peuvent, du fait de leur rareté (eau, terre), aviver les tensions. Un État détenteur de ressources en hydrocarbures a neuf fois plus de risques d’être le théâtre de conflits armés qu’un État non pourvu, conclut l’auteur de "Le rôle des ressources naturelles dans les conflits armés africains" (2009).


**L’auteur est professeur d’Histoire et de Géopolitique.