Lè na libere Ayiti va bèl de Carole Demesmin

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Aux heures de grandes turpitudes où la nation cherche sa voie, se démarquent toujours, aux côtés des combattants, une poignée d'artistes avant-gardistes dont l'engagement tend à renverser l'ordre des choses dans le sens des intérêts collectifs. Forts de leurs textes, ces artistes s'attellent à apporter du baume aux cœurs meurtris, voire à toute une société en quête de justice et d'espérance. Et Carole Demesmin, l'une des plus belles voix de la musique traditionnelle haïtienne, en fait bien partie. Pour s'en convaincre, il suffit d'auditionner sa fameuse chanson «Lè n a libere», qui servait de galvanisation dans le cadre des mouvements post-86 au cours desquels la société haïtienne, dans toutes ses composantes, aspirait au changement.


Cette chanson au rythme entraînant et composée sur fond de révolte s'ouvre sur une note d'espoir qui laisse entrevoir la lumière au bout du tunnel. À un moment si crucial de notre existence de peuple où le pays offre le spectacle d'une cité hantée rongée par la corruption, le «chen manje chen» et surtout l'insécurité avec pour corollaires, kidnapping, viols, assassinats, fuite des capitaux et misère, on voit se dessiner une Haïti aux lendemains meilleurs et à la splendeur d'antan.


« Lè l a libere Ayiti va bèl o!

W a tande, w a tande koze

Lè l a libere Ayiti va bèl o!

W a tande, ala ti peyi mache, w a tande»


Cette Haïti, dont nous rêvons tous, n'est pas pour demain. D'ailleurs, la route qui y mène est longue et parsemée d'embûches, d'autant plus que la plupart des «meneurs» sont des gangsters et mercenaires politiques, des pseudo-révolutionnaires au passé sulfureux. Toutefois, Haïti ne mourra pas, elle renaîtra de ses cendres, en dépit de son odyssée cauchemardesque, en ces temps-ci, car les racines sont profondes et nombreuses, dit-on. Carole, pour raviver notre foi, chante l'espérance et la patience tout en nous invitant à continuer la lutte jusqu’à la victoire finale, c’est-à-dire jusqu’à l’émergence d’une nouvelle société où tout le monde jouira du fruit de son travail avec équité et justice.


<<Nou kab pèdi moun nou kab pèdi batay

Men pèdi Ayiti se yon lot bagay

Nenpòt lè san yon patriyòt koule

Va genyen yon douzèn lòt ki va leve

Lit la di anpil li ka dire lontan

Men de jou an jou nape vanse

Moman difisil ap rete tann nou devan

Men nou pa janm dekouraje

Nou konn Ayiti ap vin yon bon peyi

Kote avni pèp la asire

Kote sak plante se li ki rekòlte

Kote sak swe se li ki poze>>


L'aspiration à une société meilleure en temps de crise trouve son fondement et sa matérialisation dans l'holocauste des fils et filles de la patrie commune. Bien des exemples ont jalonné l’histoire. C'est le chemin à suivre si on veut se débarrasser de tout système d'oppression sclérosé et pourri tendant à abêtir l'homme. Car la liberté, nous rappelle la star, ne relève jamais d'un miracle ni d'un cadeau du ciel, mais se gagne toujours au prix de grands sacrifices et d'interminables luttes où des héros et héroïnes rivalisent de courage et d'audace.


«Menm jan yon pye joumou pa donnen kalbas

Laparès pa donnen laviktwa

Yon sèl gout lapli pa ka tounen lavalas

San yon kretyen vivan pa koupe bwa

Men nou pa kapab rete de bwa kwaze

Si nou vle jou sa rive vreman

Yo paj anm fè pè p kado la libète

Libète se pou pèp ki vanyan»


Le texte «Lè n a libere» garde, aujourd'hui encore, malgré l'usure du temps, toute sa jeunesse tant il est toujours actuel. C'est un chant d'espoir au milieu du chaos, un «I have a dream» à la Martin Luther King qui insuffle un optimisme contagieux face à nos malheurs, nos égarements, nos zizanies tout en nous interpelant devant notre responsabilité morale et patriotique tant dans le malheur que dans le sauvetage d'Haïti. Tel serait le bonheur de tout un chacun de voir dans la cité se côtoyer amour, paix et harmonie au quotidien, et ce, dans une dynamique de développement social et économique, sous le leadership de dirigeants responsables, éclairés et honnêtes.


Carole Demesmin appartient, par sa voix mélodieuse et par son engagement social et politique, à cette constellation d'artistes que la postérité se doit d'honorer et d'en être fière pour avoir contribué au rehaussement de la culture et de la musique haïtiennes. Avec une discographie riche et variée, qui porte parfois les empreintes du célèbre poète et parolier Jean-Claude Martineau, elle fait déjà partie du panthéon des hommes et femmes forgeurs de notes sublimes pour le plaisir et le bonheur des mélomanes avertis avec tout ce que cela mérite d'estime et d'admiration.



Junior Antoine


Junylevoyageur@gmail.com