La musique haïtienne comme lieu de représentation caricaturale de la femme

Dernière mise à jour : 5 mai

Par Wesker Sylvain

echoayiti.com

Membres de la superstructure, les groupes et artistes musicaux, à travers leurs œuvres, sont capables de forger, d'une façon ou d'une autre, la conscience collective, donc de déterminer le mode d'agir et de pensée du collectif. Auquel cas, la production musicale paraît non négligeable pour toute analyse qui se veut rigoureuse pour appréhender les différents rapports sociaux, notamment ceux relatifs au genre. En Haïti, les groupes et les artistes font très souvent l'objet de vives critiques à cause de la manière avec laquelle ils abordent certains sujets. Par exemple, le regard que certains d'entre eux portent sur la gent féminine est considéré comme caricatural, matchiste et dénigrant.


Toutes les tendances confondues, l'univers musical haïtien habite des formations et des chanteurs solo qui partent à la conquête de la femme, une sorte de muse pour eux. Mais beaucoup d'entre eux la représentent de façon grotesque. C'est souvent l'image d'une femme infidèle, matérialiste, menteuse comme une arracheuse de dents, et amoureuse uniquement de l'argent qui revient dans nos tympans. Il y a cette chanson du groupe Coupé Cloué «Fanm kolokent» qui brosse le portrait de la femme perfide, prête à faire souffrir son partenaire pour l'avoir trop aimée. En résumé, il s'agit d'un morceau qui appelle au rejet de la femme réifiée.


Si la question du lesbianisme a été timidement effleuré au début par certains compositeurs, il aura fallu attendre le groupe Zenglen avec le chanteur Garcia Delva pour qu'elle devienne un thème très en vogue de nos jours. «Flannè femèl» de l'ex sénateur campe une figure féminine lesbienne. La chanson raconte l'histoire d'un homme en couple avec une femme. Celle-ci, lors d'un bal, a été récupérée par une autre femme alors que les deux amoureux étaient en train de danser. S'il est un fait qu'il occupe une place à part entière dans les travaux des artistes et des groupes, c'est que l'homme est souvent présenté comme victime dans les relations amoureuses.


À partir de 2010, une nouvelle tendance commence à se tailler une place enviable sur l'échiquier musical haïtien: «Le rabòday». La femme constitue la principale source d'inspiration des artistes pratiquant ce rythme. De «Fè wana mache» en passant par «Timamoun" jusqu'à «Madan papa», la femme est dénigrée et vilipendée. Qui ne se souvient de ce refrain «Depi l fin manje pen ak manba w» fè l mache. Depi li fin bwè ji alaska w fè l mache». Les hommes sont conviés à ne pas être généreux envers les femmes. La générosité n'est pas vue comme une qualité, mais comme un atout pour soutirer un rapport sexuel.


Si le «rabòday» se présente actuellement comme un espace de dénigrement de la femme, il y a aussi des artistes d'autres styles ou rythmes qui s'empennent à celle-ci, et la décrivent comme un félin dont la vilaine ruse est mise en exergue. «Mimi miaw», une chanson qui a fait susciter beaucoup de débats. La voix masculine qui s'y grave serait au bout de sa patience pour quelques coups de reins. Ainsi, l'artiste rappelle à une femme, tardant à ouvrir ses jambes, qu'il lui a tout donné en échange du sexe. Furieux par le comportement de la jeune femme, le chanteur la taxe de «mimi mia w», injure utilisée dans l'imaginaire collectif haitien, signifiant voleur.


Aujourd'hui, presque partout à travers le monde, des luttes sont en train d'être menées par des femmes pour leur émancipation et une autre représentation d'elles. En Haïti, des associations féministes s'engagent dans le combat pour que les femmes puissent s'épanouir en toute liberté comme tout le monde dans l'espace public, à tous les niveaux, autrement dit, pour qu'elles jouissent pleinement de leurs droits. In fine, n'est-il pas important aujourd'hui pour les groupes musicaux et artistes haïtiens de camper une autre figure féminine comme l'ont fait avec art et élégance «Ansy Derose avec «Fanm peyi m» et BIC avec «Ti mari bèl gazèl»?


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