Le dialogue républicain entre Toussaint Louverture et Nicolas Machiavel à travers «Le Prince»

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7 avril 1803 - 7 avril 2022 marque 219 ans depuis que Francois-Dominique Toussaint Louverture, à l'origine Toussaint de Bréda, est mort en captivité, au Château de Joux, en France. En cette occasion, Bleck Desrose, prof. de géopolitique, analyse ses actions politiques et militaires au regard du fameux livre de Nicolas Machiavel «Le Prince», et cherche à comprendre en quoi ce personnage légendaire de l'histoire haïtienne et du 19e siècle, incarne-t-il le Prince, tel qu'il est décrit par Machiavel. Un texte à lire et à relire pour tous ceux qui veulent comprendre et saisir les multiples dimensions de cet grand défenseur de la liberté des noirs en Amérique.


«Gouverner, c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire et même d’y penser». (Nicolas Machiavel, le Prince)

Le Prince, de Nicolas Machiavel (1469-1527), est à mon avis, un chef d’œuvre de la philosophie politique. Sa publication en 1532, cinq ans après la mort de son auteur, allait susciter des commentaires controversés, selon qu’il s’agit des admirateurs ou des détracteurs de l’œuvre. Pour certains, cet ouvrage est un manifeste de la tyrannie et porte en lui un républicanisme caché; d’autres, au contraire, le considèrent comme l’acte fondateur de la politique moderne et de la sociologie politique.

«Le Prince» est divisé en 26 chapitres. L’auteur aborde des thématiques relatives au caractère des États (chapitre l), les moyens de conquérir le pouvoir et de le conserver (chapitres ll-Xl ), les questions militaires (chapitres Xll-XIV), des suggestions pour l’organisation et la gestion de la cité (chapitres XV-XVlll), et finalement des conseils devant permettre à l’Italie de se constituer en État moderne, à l’instar de la France, de l’Angleterre ou de l’Espagne (chapitres XlX- XXVl).

Le florentin a, par ailleurs, dressé le profil et les qualités de celui qui veut être prince. Quels sont ces traits caractéristiques du prince? En tenant compte de sa dimension d’homme politique et de stratège militaire ne peut-on pas voir en Toussaint Louverture (1743-1803) un prince tel que le définit Machiavel Autrement dit, en quoi les actions politiques et militaires du natif de Bréda entre 1791, date de son émergence sur la scène politique de St-Domingue et 1802, date de sa disparition, peuvent-elles le hisser au rang de prince au sens machiavélien?

Selon Machiavel, le prince doit être remarquable, c'est-à-dire qu’il doit se créer une renommée de grand homme et de donner un exemple de magnificence et d’humanité au peuple. Dans cette perspective, il doit reléguer les tâches néfastes à sa popularité afin de fuir le mépris et la haine, les pires ennemis de son prestige. Cette dimension se manifeste chez Toussaint, à travers deux faits politiques. D’abord, les négociations avec la première Commission civile, ensuite, la Guerre du sud.

Négociations avec la première commission civile en décembre 1791

Le général noir est un politicien madré et un grand manipulateur. Jusqu’en 1794, il restait dans l’ombre de Jean François, un des principaux chefs du mouvement insurrectionnel du 22 août 1791. En décembre de la même année, il a conseillé ce dernier, lors des négociations avec la première commission civile, de faire la proposition réactionnaire de trois cents libertés pour les chefs contre la garantie que les esclaves révoltés allaient reprendre le travail dans les ateliers. Avec une telle proposition, Jean François devient aux yeux des insurgés un réactionnaire, un combinard, un affairiste qui se sert de la lutte des noirs pour obtenir sa liberté et celle de ses associés, sans se soucier du sort de la masse servile qui exige la liberté générale. Ainsi Toussaint conserve toute sa virginité politique pour l’avenir par la manipulation de Jean François, son supérieur hiérarchique et sa marionnette inconsciente. Il met à son compte cette infâme proposition qui salit son image au sein des masses noires. C’est une action purement machiavélique bâtie par l’homme de Bréda au détriment de Jean François. Elle lui permet de soigner son image et sa notoriété.

Le précurseur fait ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui le "marketing politique" par la manipulation classique. En psychologie, on définit le manipulateur classique comme quelqu’un qui est à la recherche de son bénéfice personnel, de ses intérêts, sans se préoccuper du désagrément qu’il cause à autrui. Il est guidé par le pouvoir, la reconnaissance personnelle, la renommée. Il manipule de façon instinctive pour son propre bien. Avoir ce qu’il veut est son objectif principal, peu importe les moyens qui justifient la fin.

Toutefois, il faut reconnaitre que la manipulation louverturienne ne vise nullement la défense des intérêts mesquins, elle vise, au contraire, un objectif très noble, celui de faire triompher les intérêts de la révolution dont il est le gardien. En quoi Toussaint se révèle-t-il un manipulateur dans la Guerre du sud?

La Guerre du sud (1799-1800)

Pour Machiavel, la guerre est le moyen externe de maintenir la paix, et la paix est un moyen interne de conserver le pouvoir. Toussaint a compris parfaitement cette nécessité de faire la guerre. D’abord, il a repoussé l’invasion anglo-espagnole et conclu le traité de la Pointe Bourgeoise avec la Grande-Bretagne (31 août 1798), puissance rivale de la France. Ensuite, il a affronté André Rigaud, leader des Anciens Libres et son principal rival dans la compétition pour le pouvoir, sur le champ de bataille au cours de la Guerre du sud (1799-1800) opposant les Nouveaux aux Anciens Libres.

Après la défaite de ces derniers, le natif de Bréda a donné l’ordre à Dessalines, sa machine répressive et son bras de fer, de punir jusqu'à la dernière rigueur les partisans du général vaincu. Obéissant aveuglement aux ordres de son supérieur hiérarchique, Dessalines faisait couler un fleuve de sang partout dans la colonie. Les Rigaudins sont impitoyablement fusillés. Voilà comment Thomas Madiou relate les faits témoignant du machiavélisme de Toussaint :


Il y avait à Léogane trois- cents prisonniers noirs et jaunes du parti de Rigaud. D’après les ordres de Toussaint, ils furent impitoyablement immolés, en présence d’une compagnie de guide du général en chef. Lorsque ces cavaliers se firent assurés que ces malheureux ne donnaient plus aucun signe de vie, ils abandonnèrent le champ de carnage et se retirent dans la grande route du Port-au-Prince.

Toussaint niait le plus souvent ces affreuses exécutions qu’ils ordonnaient lui-même. Ils en accusaient Dessalines qu’il ne cesse jamais de combler ses faveurs. Toussaint se rendit ensuite à St Marc où il y avait dans les cachots 600 rigaudins. Il ordonna à Dessalines de les exécuter. Celui-ci fit d’abord conduire sur le rivage sablonneux de la mer les plus marquants d’entre eux. Le colonel Priveger, et le commandant Galant noir, marchaient bras dessus bras dessous et chantaient le sort le plus beau et le plus digne est de mourir pour sa patrie. Dessalines dit à Galant : "comment un homme intrépide comme toi a-t-il pu servir la cause des mulâtres? Tu ne dois pas mourir, passe soldat dans la 4e. - Moi, soldat répondit Galant, si je le deviens, mon premier coup de fusil sera pour toi. Il embrassa Piverger et ils récurent l’un et l’autre la mort avec courage et héroïsme.

Quand Toussaint parvint aux Gonaïves, il réunit, dans la savane du morne de l’hôpital, 72 Rigaudins et les fit fusiller. Leurs cadavres demeurent sans sépulture. En même temps, 8 officiers du Sud, hommes de couleur étaient conduits sur la plage pour être exécutés. On leur proposa, s’il voulait avoir la vie sauve de crier : À bas le général Rigaud ! Ils répondirent par des invectives contre le général Toussaint. On les lia à la bouche des canons, et ils furent emportés par la mitraille… Le général en chef parcourut ensuite d’autres quartiers et informa, avec toutes les apparences d’une inquiétude réelle, de nombreux mulâtres dont il avait ordonné la mort. Quand on lui disait qu’ils n’existaient plus, il s’écriait : «Je n’avais pas commandé de faire tant de mal. J’avais dit de tailler l’arbre, mais non pas de le déraciner».

Comme on vient de le voir, pour se dédouaner de toute responsabilité, soigner sa popularité et son image politique, le général noir a déclaré à Dessalines à la fin du carnage qui a fait entre 5.000 et 10.000 morts, selon Michèle Oriol en référant à Madiou et Pamphile de Lacroix : «Je vous ai dit d’émonder l’arbre non pas de le déraciner». Il met la responsabilité des crimes sur le dos de son meilleur officier. Celui-ci est diabolisé ; il le fait passer pour un assassin, un tigre assoiffé de sang. Aussi porte-t-il le mépris et la haine des Rigaudins qui vont l’assassiner après l’indépendance.

Par ailleurs, Machiavel affirme que le prince doit être à la fois rusé et violent. Il doit avoir la ruse du renard (qui est sa dimension politique) et la force du lion (qui est sa dimension militaire). Toussaint a réuni ces deux traits de la personnalité du souverain. En effet, dans sa marche ascendante vers l’indépendance de la colonie de St-Domingue, le général noir a compris qu’il fallait éliminer les représentants ombrageux de la métropole (Laveaux, Sonthonax, Hedouville, Roume, etc). Pour y parvenir, il sert de l’arme de la ruse. Il se rapproche d’eux pour mieux les épingler par des manœuvres dolosives.

D’abord, il se rapproche de Sonthonax à la suite de son revirement en 1794

En 1794, St- Domingue se trouvait dans une situation extrêmement délicate. Elle a été envahie par les troupes anglo-espagnoles, conséquence de la trahison des colons après l’échec de l’affaire Galbaud (20-21 juin 1793) et de la proclamation d’affranchissement général des esclaves par le commissaire Sonthonax (29 Août 1793). Les 2/3 de la colonie étaient sous le contrôle des armées étrangères. C’est dans ce contexte difficile que Toussaint quittant le camp espagnol passe sous le pavillon tricolore (18 mai 1794).

Par son habilité politique et militaire, il parvient à redresser la situation en faveur de la métropole. Il a permis à Sonthonax, membre de la deuxième commission civile, de reprendre le contrôle de la colonie envahie par les troupes ennemies. En effet, les villes occupées par l’Espagne et l’Angleterre tombent une à une, sous le contrôle de la métropole française. Comme disait Gérard M. Laurent, Toussaint devient un instrument précieux pour le pouvoir métropolitain; il se rapproche du mandataire de la Législative pour l’éliminer par la suite. En ce sens, Néron (37-68 avant J.C), homme politique romain, a raison de dire : «J’embrasse mon ennemi pour mieux l’étrangler».

Ensuite, il rapproche de Laveaux au cours de l’Affaire Vilatte (20 mars1796)

Le 20 mars 1796, la ville du Cap a été le théâtre d’un événement qui allait changer la physionomie politique de la colonie. Les Anciens Libres ont tenté de prendre le pouvoir. En effet, le 30 ventôse, écrit Etienne Charlier, les partisans de Vilatte procèdent brutalement à l’arrestation de Laveaux (…). La municipalité du Cap dépose le gouverneur et nomme à sa place Vilatte, un officier mulâtre. Le Spartacus noir intervient dans cette affaire. Il a pris position pour Laveaux au détriment de Vilatte. Aussi fait-il d’une pierre deux coups : il se rapproche de Laveaux qui le nomme, en récompense de sa loyauté, général de division et lieutenant-gouverneur de St-Domingue, et élimine Vilatte qui lui dispute la suprématie politique. Il devient l’homme de confiance du gouverneur et son adjoint dans la gestion de la colonie. Par cette manœuvre dolosive, le général noir a mis Laveaux dans ses poches comme il l’a déjà fait pour le commissaire Sonthonax.

Toussaint contre Laveaux et Sonthonax (1797)

Après avoir gagné la confiance et la sympathie de ces deux agents du pouvoir métropolitain, le précurseur allait se retourner contre eux. C’est une nécessité politique de changer le fusil d’épaule à ce tournent de la révolution. Car leur présence est gênante à St- Domingue. Ils deviennent des obstacles au projet indépendantiste, du moins autonomiste du général noir.

L’avènement du Directoire (1795-1799) en France offre cette opportunité à Toussaint, et il l’exploite habilement. Sonthonax et Laveaux sont choisis comme députés de St-Domingue au Conseil de cinq-cents du nouveau régime en France. Sans tarder, Laveaux, un peu fatigué avec les événements de la colonie, a laissé St-Domingue, mais Sonthonax, politicien madré, se mit à réfléchir avant de partir. Car, il a compris le jeu politique du général en chef.

Pour le convaincre, ce dernier lui a adressé une lettre dans laquelle le commissaire a été comblé d’éloges et de bienfaits. Il lui rappelle ses différentes prises de position en faveur des esclaves, sa proclamation du 29 août 1793, etc. Ces propos élogieux n’ébranlent pas vraiment le mandataire du gouvernement français. Son indifférence oblige Toussaint à envisager l’épreuve de force qui s’est révélée payante. Le 24 août 1797, le délégué du pouvoir métropolitain s’embarque pour la France.

Toussaint contre Hédouville (1798) et Rigaud(1800)

Cependant pour Hédouville, le général en chef a utilisé les moyens forts. Cet agent du Directoire à St-Domingue met en œuvre une stratégie machiavélienne qui consiste à diviser les Anciens et les Nouveaux libres. Ils les renvoient dos-à-dos pour empêcher une éventuelle alliance entre eux, au détriment de la France. Aux yeux de Toussaint, l’Agent français représente également un obstacle à supprimer. En 1798, il a été arrêté et déporté en France. Avant de laisser la colonie, il a ordonné à Rigaud, commandant du sud, leader des Anciens Libres et nouveau rival politique de Toussaint, de ne pas obéir aux ordres du général en chef. Contre ce dernier, le natif de Bréda a livré une guerre sans merci au terme de laquelle il a été vaincu. Après sa défaite, il fut contraint de partir en exil en 1800. Toussaint devient alors le chef incontestable et incontesté de St-Domingue. Comme disait le général de Gaulle, la guerre est le prolongement de la politique.

Un bon prince pour Machiavel se maintiendra s’il détient la vertu, au sens de l’anticipation, et la prudence, art de saisir les situations singulières. La fortune étant un fleuve impétueux, le prince doit prévenir les affres du destin, agir pour anticiper le futur. Autrement dit, le prince doit être un visionnaire. Il doit avoir de la clairvoyance et de la perspicacité. En termes clairs, il doit être un opportuniste qui saisit les occasions pour concrétiser ses objectifs. Il ne fait aucun doute, Toussaint est d’une grande perspicacité politique. Celle-ci trouve sa consécration dans l’élaboration de la constitution de 1801 et de l’occupation de l’Est.

La Constitution de 1801 et l’occupation de l’Est

Après le coup d’État du 18 Brumaire de l’AN VIII (9novembre 1799), une nouvelle constitution a été élaborée, celle 1799, qui affirme que les colonies seront dotées de lois spéciales. Le général noir s’est inspiré de ce principe pour concocter immédiatement la Constitution de 1801 qui lui donne le pouvoir pour le reste de sa vie. Pour Aimé Césaire, écrivain et homme politique martiniquais, cette constitution est un acte indépendantiste. Elle proclame de façon déguisée l’indépendance de St-Domingue. Ainsi Toussaint se met-il dans une position politique privilégiée pour suivre l’évolution politique en France qui prend un nouveau tournant avec les esclavagistes présents au sein du conseil de Cinq cents et du conseil des Anciens au Directoire. Son projet devient une réalité, celui de conquérir le pouvoir. D’ailleurs, c’est pourquoi, il avait éliminé tous les agents du gouvernement métropolitain dans la colonie.

Au cours de la même année de 1801, le précurseur a occupé la partie Est de l’île (République Dominicaine), malgré le refus de Roume, agent français à Santo Domingo, en s’inspirant du traité de Bâle (22 juillet 1795) entre la France et l’Espagne. Une telle décision a été motivée par la prudence d’enlever cette base de retraite possible aux Rigaudins qui, du reste, s’étaient réfugiés en grand nombre auprès de leur congénère politique, Antoine Chanlatte. Le général en chef aura probablement craint que Rigaud vaincu ne se jetât dans l’Est pour continuer la lutte, écrit Etienne Chalier. Elle a été, en outre, motivée en prévision à une éventuelle expédition punitive de la France (qui aurait servi de la partie espagnole comme base arrière) après l’expulsion coup sur coup de Sonthonax et d’Hédouville.

Le prince machiavélien doit toujours s’attirer la sympathie du peuple et s’appuyer sur les puissants. Aimé et craint à la fois, le prince peut se montrer cruel si la situation l’exige, mais toujours dissimuler et paraitre juste au peuple. La raison d’État prime sur la morale. Cette cruauté dont parle l’écrivain florentin s’incarne en César Borgia qui est, pour Machiavel, un modèle politique. En effet, après avoir conquis toute la Romagne, ce prince doit y instaurer l’ordre. Il confie cette mission à Rémy d’Orque qui pacifie la région en pratiquant la terreur de la répression sanglante, et en s’attirant de la haine de la population. Pour rétablir sa popularité et assurer son pouvoir, César Borgia fait alors arrêter et juger Rémy d’Orque pour barbarie envers le peuple, il le fait exécuter sur la place publique. Le prince doit être cruel, voire fourbe, comme l’est César Borgia à l’encontre de Rémy d’Orque pour rétablir son pouvoir. Ne peut-on pas voir en Toussaint un César Borgia et en Moyse, un Rémy d’Orque?

La cruauté louverturienne apparait non seulement dans la Guerre du sud mais aussi dans l’affaire Moyse en 1801

L’affaire Moyse (20-21 octobre 1801)

Dans la nuit du 20 au 21 0ctobre 1801, des insurrections paysannes éclatèrent un peu partout dans le Nord. Au Limbé, des blancs au nombre de 250 auraient été massacrés; les troubles insurrectionnels s’étendirent jusqu’aux Gonaïves. Or, quatre jours auparavant, le général Moyse de qui relevait la plaine du nord, y avait fait une tournée; on vit sa main dans ces événements d’une extrême gravité, qui mettait à nu la faiblesse de la base politique du régime louverturien. Connaissant son neveu, écrit François Roc, Louverture n’est pas sans savoir que le général de son armée le plus élevé en grade avec Dessalines, pouvait nourrir des ambitions de pouvoir, ainsi qu’il le confessera au Fort de Joux au commandant du bagne.

Roume, l’ex-agent du Directoire résidant alors à Philadelphie, pousse plus loin sa réflexion. Sans nier les ambitions de pouvoir dont il sait Moyse capable ; il s’interroge sur une possible manipulation du commandant en chef du nord par Toussaint Louverture. Dans sa lettre du 2 décembre 1801 au ministre de la Marine, l’ex-commissaire civil se demande si le soulèvement n’est pas l’œuvre de Louverture, «Comme il l’a été de tant d’autres du même genre» puis d’ajouter en appui à sa thèse : «Si Moyse est vraiment coupable de tous les crimes dont on le charge, pourquoi ne pas le faire juger publiquement au cap? Pourquoi l’envoyer au Port-de-Paix, si ce n’est pour le faire assassiner en chemin, ou pour cacher certaines parties de ses déclarations qui dévoileraient la connivence de son oncle?».

Après ce soulèvement, la répression, dirigée par Toussaint, Dessalines et Christophe, fut impitoyable, et les opérations de nettoyage restèrent célèbres sous le nom de «guerre-couteaux». On ne frappe pas un ennemi à moitié, dit Machiavel pour qu’il ne se venge pas par la suite. Le 24 novembre 1801, après un procès de farce, le général Moyse, à l’instar de Remy d’Orque, fut exécuté à Port-de-Paix, sans avoir été entendu. La répression du mouvement fait plusieurs centaines de morts parmi les cultivateurs, écrit Michèle Oriol.

Pour Machiavel, le prince doit faire la démarcation entre la politique et la morale. L’homme est méchant. Ce serait une utopie de chercher à le changer. On doit s’adapter pour vivre avec lui et le gouverner. Un prince voulant maintenir son État doit être souvent forcé de ne pas être bon, soutient le florentin. En politique, la fin justifie les moyens. Cette phrase qu’on ne trouve nulle part dans ‘’Le Prince’’ fonde ce qu’il convient d’appeler la "Realpolitik" qui guide l’action politique louverturienne. Il s’agit de faire flèche de tout bois, sans le moindre scrupule. En témoigne l’alliance de Toussaint avec l’Espagne entre 1793 et 1794 et son revirement dans le camp français en mai 1794. Le mensonge, la dissimulation, l’exploitation de la faiblesse de l’adversaire, les combines, les pièges, les manœuvres dolosives, les exécutions sommaires, aucune perversion, aucun crime ne doit faire reculer l’homme politique conscient qui veut concrétiser son rêve. Aucune considération morale ne doit le détourner de son but. L’efficacité est son Leitmotiv. Au diable la justice et la morale.


christopher.bleckedward@gmail.com