Que nous cache le gouvernement américain sur l'assassinat de Jovenel Moïse?

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7 juillet 2021- 7 juillet 2022, un an après l'assassinat odieux du président Jovenel Moïse, en sa résidence privée à Pèlerin, des zones d'ombre subsistent encore dans l'enquête malgré l'arrestation, voire l'extradition de plusieurs présumés assassins. Les informations disponibles jusqu'ici ont fait mention de l'implication d'anciens agents de la FBI et de la DEA dans ce crime. Alors que les yeux sont rivés vers la justice américaine pour nous permettre de découvrir la vérité, à la surprise générale, le gouvernement américain a ordonné, en février 2022, la classification de certains éléments du dossier pour cause de sécurité nationale, en vertu de la loi sur les procédures d'informations classifiées (CIPA). Que nous cache-t-il alors sur l'assassinat du Président? En quoi les informations qu'il détient pourraient compromettre sa sécurité? On est dans un imbroglio à l'américaine, dont il a le secret, et qui suscite bien d'interrogations.


Au lendemain du crime de Pèlerin, nombreux sont les citoyens qui doutaient de la capacité de la justice haïtienne à mener des enquêtes fiables et en toute indépendance pour la manifestation de la vérité dans le cadre de cet épineux dossier, en raison, à coup sûr, de la corruption qui gangrène le système judiciaire haïtien. C'est pourquoi, certains voyaient de bon œil la présence des agents de la FBI en Haïti, 48 heures après le drame. «On ne peut que se réjouir que la justice américaine se soit saisie de cette affaire», lançait M. Pierre Espérance, responsable du Reseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) à «Le Devoir». D'autres, plus avisés, se montraient plus sceptiques et allaient jusqu'à affirmer qu'ils sont là pour salir la scène du crime et faire brouiller les pistes, ce, en vue d'empêcher la vérité de jaillir, surtout que certains individus impliqués travaillaient auparavant, selon le journal New-York Times, comme informateurs d'agences américaines. Il s'agit d'Arcángel Pretel Ortiz, ancien militaire colombien pour la FBI, et lié à CTU Security l'entreprise basée en Floride - dont Antonio Intriago est le patron - qui a recruté les mercenaires, de Rodolphe Jaar, homme d'affaires haïtien, ayant passé du temps en prison pour trafic de cocaïne et Joseph Vincent, haïtiano-américain pour la DEA.


À la demande du Congrès américain, en janvier 2022, l'administration du président Biden devrait mobliser le Federal Bureau of Investigation (FBI), la Central Intelligence Agency (CIA), et le Département de la Sécurité Intérieure (DHS) pour faire toute la lumière sur l'assassinat de Jovenel Moïse. Deux mois plus tard, soit en avril, et comme dans un coup de théâtre, le procureur adjoint américain, Walter Norkin, demande, dans une requête, au juge Jose Martinez de sceller des preuves sensibles dans le cadre de cette affaire. Et en vertu de la loi sur les procédures d'informations classifiées (CIPA), les informations, qui sont classifiées, ne pourraient pas être rendues public au tribunal. Cette demande, qui a été acceptée par le juge, a soulevé des soupçons quant à une éventuelle implication des USA via la CIA dans le crime, d'autant plus que selon le rapport d'enquête le complot a été planifié sur le territoire américain. Pour Mike Vigil, l'ancien chef des opérations de la DEA dans les Caraïbes, «le gouvernement est en train de signaler l'implication de la CIA». Et selon Jake Johnston, observateur d'Haïti au Center for Economic Policy and Research (CEPR) à Washington DC., «Le dépôt de la plainte soulève une fois de plus des questions sur ce que les États-Unis font précisément en Haïti et sur les informations dont ils disposent concernant le complot d'assassinat du président».


Le système de classification de l'information renvoie à la stratégie des États, en particulier les plus puissants, de restreindre l'accès et la diffusion de documents dits «sensibles» ou «secret défense», susceptibles de nuire à la sécurité nationale. Chaque pays a son système de classification selon sa politique en matière de sécurité. Celui des États-Unis est établi en vertu du décret 13526, le dernier d'une longue série de décrets sur le sujet, promulgué par Barack Obama en 2009. Il comporte trois niveaux de classification «confidentie», «secret» et «top secret». Les documents, stockés dans des classeurs robustes à combinaisons électromécaniques, sont par principe automatiquement déclassés après 25 ans, et ne peuvent rester secrets que si une agence gouvernementale demande une prorogation de cette durée au Centre national de déclassement. Au bout de 50 ans en moyenne, 75 ans au plus, tout document devient public, sauf si le Bureau d'Appel Interagences de la Classification de Sécurité (Interagency Security Classification Appeals Panel, ISCAP) admet une exception. Toutefois, le président des USA, lui seul, pourrait mettre son veto à une décision de déclassement de l'ISCAP. On comprend alors que le classement confidentiel ou secret d'un dossier fait partie de la vie politique du gouvernement américain. Il faut dire qu'il y a toujours de bonnes raisons pour qu'une information rentre dans l'une ou l'autre de ces catégories.


En classifiant sous le sceau du secret certaines preuves et auditions dans le cadre de cette affaire que nous cachent les américains? Ou qui cherchent-ils à protéger ? Leurs services secrets ont-ils un lien avec le meurtre? Pourquoi voulait-on se débarrasser du président? À en croire un ancien ambassadeur américain en Haïti qui a évoqué de fortes suspicions quant à l'implication des États-Unis dans cet assassinat, et cité par le journal The Intercept dans un article de Ryan Grim, daté du 13 janvier 2022, «Jovenel était devenu embarrassant, et le deal trouvé était de le mettre hors-jeu ("Put him aside») pour embrasser l'option d'un premier ministre». Y avait-il une mauvaise interprétation du mot hors-jeu de la part du groupe de cinq hommes, baptisé «Delta Team» qui a fait irruption dans la chambre de Jovenel dans la nuit de son assassinat ? S'agit-il, au contraire, d'un changement de plan de dernière heure? Un des membres de ce commando aurait déclaré que l'ordre initial était d'arrêter le président, et c'est une semaine avant l'exécution du forfait qu'il a été modifié par Felix Badio. Et tout comme ses camarades, il ne savait pas pourquoi. «Il était temps, aurait dit Badio, d'entrer et de tuer tout le monde, tous les policiers... s'il y avait même un animal de compagnie, tuez l'animal, il ne pouvait y avoir de témoins». Ces questions sont troublantes et méritent des réponses.


Quelques heures après le crime, plusieurs des assaillants ont été facilement arrêtés dont trois tués. Fait étonnant, quoique mieux entraînés et mieux équipés que les policiers haïtiens, ils n'ont opposé aucune résistance véritable et ne semblent avoir aucun plan de fuite. C'est dire qu'ils entendaient rester pour longtemps dans le pays. Le pasteur Christian Emmanuel Sanon, lui, considéré comme l'un des cerveaux de l'opération et pressenti au poste de président, si tout se passait bien, attendait qu'on vienne l'arrêter chez lui. Les principaux suspects, tels Mario Antonio Palacios Palacios, Rudolph Jaar, Samir Handal, l'ex sénateur John Joël Joseph, le chef de la garde du palais présidentiel Dimitri Herard, la juge Edwin Coq Thélot, Christian Emmanuel Sanon, Joseph Félix Badio, James Solage, si les allégations contre eux se révèlent fondées, ont-ils été tous dupés ou étaient-ils des marionnettes dans un jeu macabre dont ils ignoraient complètement les scénarios. «Le «réalisateur» du film n'a pas donné à ses acteurs intermittents de la troupe de la comédie des ratés du shithole les scripts complets. Pour semer la confusion et rester maître de son récit, différents groupes étaient constitués, peut-être même les uns à l'insu des autres, et chacun s'était vu confier des rôles ambigus dans des scénarios divergents : certains étaient mobilisés pour un coup d'État le 7 février 2021, d'autres pour obtenir la démission de Jovenel Moïse et d'autres pour le neutraliser», a écrit le blogueur Erno Renoncour dans un super article titré «Le congrès américain et le mystère des 7 exigences sur l'assassinat de Jovenel» et publié dans le Club de Mediapart, en janvier 2022.


Ce n'était un secret pour personne qu'à la fin de son mandat le président Jovenel Moïse était en chute libre et coincé de toutes parts, en raison de ses dérives totalitaires, de la corruption qui gangrenait son administration et surtout de son incapacité à organiser des élections, voire le référendum constitutionnel en vue de renforcer les institutions. Selon divers spécialistes les causes de son assassinat seraient multiples et confuses: son voyage en Turquie dont le président Recep Tayyip Erdoğan est un opposant aux Occidentaux, ses liens supposés avec des groupes mafieux dont il s'apprêtait à livrer les noms, ses différends avec le camp PHTK et alliés pour le contrôle du pouvoir et de la richesse du pays... Quoi qu'il en soit, plusieurs individus sont incarcérés pour leur implication dans le dossier. D'autres comme Mme Edwin Coq Thélot, Joseph Félix Badio sont toujours en cavale. Après avoir été arrêté à l'aéroport d'Istanbul en novembre, Samir Handal vient d'être libéré par les autorités turques qui ont rejeté la demande d'extradition formulée par la justice haïtienne pour manque de preuve. l'enquête piétine. En Haïti, pas moins de cinq juges d'instruction auxquels le dossier a été confié s'en sont déchargés sans inculper aucun suspect. Ils ont allégué des menaces de mort dont ils sont l'objet, sans oublier le manque de moyens mis à leur disposition pour mener à bien l'enquête tout en assurant leur sécurité.


Trop de mystères entourent l'assassinat de l'ex président Jovenel Moïse. La nuit du 6 et 7 juillet 2022 restera gravée dans la mémoire collective haïtienne comme un jour macabre où a eu lieu l'un des attentats les plus insolites contre un chef d'État en fonction. On se rappelle bien celui de façon spectaculaire du 30e président des USA, John Fitzgérald Kennedy, le 22 novembre 1963, à Dallas (Texas), qui jusqu'à présent reste également un grand énigme de l'histoire. Tout comme Kennedy, Che Guevara, Allende, les services secrets américains ont-ils liquidé Jovenel Moïse? Avec la seule différence, celui-ci était bien leur poulain. Qu'est-ce qui pourrait bien en être la cause? Autrement dit que s'était-il réellement passé ce soir là ? Si ce ne sont pas eux, qui a commandité le coup alors? Est-ce un simple coup d'État qui aurait été orchestré malencontreusement par des amateurs, et qui aurait été mal tourné ? Et pourquoi n'ont-ils pas pu le dévier tenant compte de tous les moyens sophistiqués dont ils disposent dans le domaine de l'espionnage? D'autant plus que le complot a été fomenté sur le territoire américain. Autant de questions qui tarabustent et laissent plus d'un perplexe. Sans doute, elles demeureront sans réponse en attendant peut-être le jour où le gouvernement américain décidera de lever le voile via le déclassement du dossier. Et ce n'est pas la justice haïtienne si moribonde qui nous aidera non plus. Affaire à suivre !


Antoine Junior

Politologue, juriste, journaliste

Junylevoyageur@gmail.com