Sommet des Noirs en Haïti: La contribution historique des Noirs dans la construction du monde


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Échoayiti vous invite à lire l'intégralité de l'allocution du recteur de l'Université Quisqueya, Jacky Lumarque, à l'occasion du «Sommet des Noirs en Haïti» où il invite à «lire l'histoire haïtienne à travers le prisme d'un nouveau paradoxe qu'il appelle «la condition haïtienne». Depuis deux siècles, dit-il, le peuple haïtien résiste à ses deux ennemis : les anciens colonialistes rebaptisés communauté internationale et l'élite locale infâme. Ils sont à la fois aussi puissants et cruels». C'est un texte d'une grande profondeur qui traduit bien l'origine de nos tares et de nos maux.

Le texte intégral

Monsieur le Représentant résident du Fonds des Nations unies pour la Population en Haïti (FNUAP), M. Saidou KABORE,

Madame la PDG de Sco Tour Haïti, Eunice CINCIR,

Monsieur le Doyen de l’Institut d’Etudes et de Recherches Africaines, Dr Sterlin ULYSSE,

Monsieur le Représentant Spécial du Bureau de l’Organisation des Jeunes pour les Nations Unies d’Afrique en Haïti (BOJNUAH), Amos CINCIR,

Chers intervenants du Cameroun, du Bénin, d’Algérie et d’Haïti, nos frères,

Honorables invités,

Chers Représentants des médias,

Chers Collègues,

Chers Étudiants,

Mesdames, Messieurs,


Je salue et je soutiens l’initiative de cette première édition du Sommet des Noirs en Haïti. L’histoire des Noirs a été écrite par l’Occident et une grande partie du monde contemporain ne saisit pas la portée de cette expérience humaine et encore moins sa contribution dans l’histoire de la construction du monde. À commencer par nous Haïtiens, Africains déportés, sans conscience de notre appartenance première et sans connaissance de son importance historique.


Le 24 février dernier, j’ai pris la parole comme conférencier invité, à Tuskegee University, à l’occasion de la commémoration du « Black History Month 2022 ».


Je vais inscrire mes propos de ce matin dans la continuité de cette intervention, parce que les enjeux et les perspectives sont les mêmes.


Je propose de lire cette histoire commune à travers le prisme d’un nouveau paradoxe que je désigne par ce que j'appelle la condition haïtienne, comme une petite synthèse, mais avec quelle densité, de l’histoire de la lutte et de l’émancipation des Noirs dans le monde.


La condition haïtienne fait évidemment partie de la condition humaine universelle, dans sa vulnérabilité, ses aléas, ses rapports avec la nature, l’appréhension de sa place dans le monde, sa fragilité, ses potentialités, etc.


La condition haïtienne est une singularité de la condition humaine. Sa définition la situe dans l’angle ou, si l’on veut, l’étau de deux forces contradictoires, dont l'une est portée par l'élan d'un souffle à la naissance de la nouvelle nation, annonçant un nouveau projet d'humanité en rupture avec l'ordre mondial dominant en Occident, et l'autre, marqué par la dégradation continue de sa situation, de sa descente aux enfers vers un sous-développement chronique.


Examinons ces deux forces en action.


Haïti est né, comme vous le savez, à contre-courant de l'ordre mondial. Un ordre mondial fondé sur le colonialisme et l'esclavage et qui explique en grande partie l'accumulation de richesses ayant fait la gloire de l'Occident. Il y a deux siècles, quand Haïti proclamait son indépendance après avoir vaincu trois armées européennes : espagnole, britannique et française, cette émancipation était un motif de fierté, l'argument le plus fort contre le racisme et l'exemple à suivre par tous les peuples opprimés. Dans l’histoire du monde, Haïti est devenu le symbole de la résistance face au système colonial.


Après 300 ans de servitude, une masse d'esclaves avait en effet décidé de concevoir son existence dans un autre rapport à la vie : la liberté ou la mort ! Combattant contre les Anglais, les Espagnols, ils ont vaincu la plus grande armée d'Europe, l'armée de Napoléon, et fondé la première nation d'esclaves de toute l'histoire humaine.


C'était le signal de la fin de l'esclavage en tant que modèle dominant de création de richesse dans le monde occidental. Même si le prononcé de cet arrêt dut attendre, avant d’entrer dans les faits, plusieurs abolitions, près de 30 ans pour l'Angleterre (28 août 1833), 44 ans pour la France (27 avril 1848) et plus de 60 ans pour les États-Unis (31 juin 1865).


Je mentionne ces abolitions à titre simplement de témoins du fait accompli créé par la naissance d’Haïti ; mais elles ne concernent pas vraiment Haïti qui avait déjà réglé la question elle-même, dans la lutte et le sang.


Après avoir créé cette nouvelle situation de fait accompli, les Haïtiens se sont tournés vers d'autres nations pour les aider dans leur lutte pour la liberté. Il est important de le rappeler aujourd’hui.


En 1808, Haïti s’engage aux côtés de la République Dominicaine dans sa lutte contre le colonialisme espagnol.


En 1815, Haïti est aux côtés de l'Amérique du Sud dans sa lutte contre le colonialisme espagnol.


Souvenons-nous, Simon Bolivar est venu en Haïti à la recherche d'un soutien pour lutter contre le colonialisme espagnol… Alexandre Pétion lui a apporté une aide vitale (argent, armes et munitions, soldats), ce qui lui a permis de relancer sa campagne pour l'indépendance sud-américaine. Pétion exigea en paiement que les aristocrates-planteurs déclarent aboli l'esclavage dans sa patrie, ce qu'il fit à son retour en Amérique du Sud…


En 1818, Haïti s’engage aux côtés du Mexique dans sa lutte contre le colonialisme espagnol.


En 1821, Haïti est avec les Grecs en lutte contre l'occupation turque en 1821, puis aux côtés des Belges dans leur lutte pour l'Indépendance en 1830.


Rappelons-nous qu'en 1773, environ 1500 Mulâtres et Noirs affranchis conduits par le comte Charles Henri d'Estaing se rendirent aux USA (Savannah GA) pour lutter pour l'indépendance de ce pays. Parmi les volontaires se trouvait le jeune Henri Christophe devenu l'un des héros de l'indépendance d'Haïti.


La condition haïtienne est donc un mélange difficile à admettre entre le cauchemar actuel de l’Haïti aujourd’hui dans le monde, et la perspective d'un nouvel ordre mondial, plus que ça, un nouveau projet d'humanité fondé sur la pleine liberté, en droit et en fait.


Comment le rêve a été volé ?


L'Union soviétique avait un rideau de fer. Dont personne ne plaint la disparition.


Haïti en a toujours eu trois : un rideau de mensonges, un rideau de haine et un rideau d'indifférence.


Depuis deux siècles, le peuple haïtien résiste à ses deux ennemis : les anciens colonialistes rebaptisés communauté internationale et l'élite locale infâme. Ils sont à la fois aussi puissants que cruels.


Ceux qui ont fait de l'esclavage le système socio-économique du continent n'allaient pas accepter notre émancipation sans réagir. Petit à petit, leur machine de propagande et d’accompagnement fallacieux, avec l'aide de notre élite corrompue, a transformé Haïti de phare pour l’humanité en objet de déchéance.


Aujourd'hui, la plupart des Haïtiens et de plus en plus d'observateurs hors d'Haïti commencent à comprendre que le cauchemar d'aujourd'hui a ses racines, non seulement dans nos contradictions internes, mais aussi dans la relation complexe que le pays a toujours entretenue avec ce que nous appelons la communauté internationale.


Commençons par le statut d'Haïti en tant que nation reconnue sur la scène internationale. Les États-Unis ont attendu près de 60 ans avant de reconnaître l'indépendance d'Haïti, malgré l'excellent commerce entre les deux pays durant cette période.


Le 17 avril 1825, une ordonnance de Charles X, roi de France, exige le paiement d'une indemnité de 150 millions de francs en échange de la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti. C'est l'équivalent de 10 ans de recettes fiscales (21 milliards US aujourd'hui). Haïti a mis près de 150 ans pour éteindre cette dette. Non seulement Haïti a dû combattre pour obtenir sa liberté, mais nous avons été obligés d’en payer le prix fort pour la conserver.


Haïti a également connu trois occupations américaines (1915, 1994, 2004). À chaque fois, juste après le départ des troupes américaines, la situation est devenue pire qu'avant.


De 1993 à nos jours, Haïti a connu six missions de maintien de la paix, avec pour mandat d'améliorer la stabilité et de renforcer les institutions démocratiques. Aujourd'hui, malgré les dizaines de milliards que ces missions ont coûtés, le résultat est une véritable catastrophe.


Il est temps aujourd’hui de se défaire de l’idée fausse que cette situation honteuse est due à la fatalité. Non, la condition haïtienne actuelle a des causes bien précises qu’il nous faut nommer, si nous voulons trouver une issue à notre malheur.


Le moment est venu pour nos élites d’abandonner l’illusion d’une société dans l’exclusion de presque tout le monde. Ces quelques centaines ou même milliers d’acteurs politiques et économiques qui encombrent nos espaces de vie n’apportent aucune valeur ajoutée économique et sociale et ne sont pas non plus une vraie représentation d’Haïti. Ils peuvent penser que chaque jour de gagné est un pas vers la longue durée. Non. Ils tournent en rond. Ils se laissent tourner en rond par des « advisors » incapables de connaître le chemin, notre chemin.


Je dis : malgré les déboires actuels, malgré l’opprobre que la seule évocation d’Haïti peut provoquer, l’histoire n’est pas terminée. Le combat continue. Nous sommes sur un nouveau champ de bataille ; où ce n’est ni la machette ni le Galil qui en détermineront l’issue.


Nous sommes d’abord confrontés à une lutte interne, contre nous-mêmes, pour prendre conscience de qui nous sommes, d’où nous venons ; que nous sommes dans un monde peuplé d’humains, liés les uns aux autres par diverses appartenances et affiliations et qui essaient, tant bien que mal de vivre ensemble, de temps en temps dans la paix et parfois même dans la convivialité.


Ce lien social primordial qui nous a fondés, nous avons besoin de le tenir bien solide pour qu’il garde sa densité première. Tant que ce lien reste fragile, l’ordre social qui en résulte sera vulnérable et le lien politique qui le sous-tend sera sous la menace permanente de la rupture.


Pourtant, le pays à achever est à portée du cœur.


Il vibre dans le cœur de chaque Haïtien, ici et lòt bò dlo.


La tâche consistant à ressouder notre lien social premier est une tâche haïtienne. Exclusivement haïtienne.


Alors, mains à la pâte !


Merci de votre attention.


Monsieur Jacky LUMARQUE

Recteur de l'Université Quisqueya

Invité d'Honneur au Sommet des Noirs

Jeudi 10 Mars 2022