Tonton nwèl cheri de Yole Dérose : une mise à nu des inégalités sociales

Dernière mise à jour : 25 déc. 2021

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La Noël est une source d'inspiration intarissable pour de nombreux artistes dont la plupart des textes s’imposent comme de véritables classiques du patrimoine culturel et artistique haïtien que le temps n'abîme pas. Mais s'il y a quelques-unes de ces sublimes compositions sur la fête de Noël qui se répercute dans notre âme jusqu'à nous émouvoir tant par la profondeur des mots que par la mélancolie qui s'y dégagent, "Tonton nwèl cheri" de Yole Dérose en fait partie et mérite une place prépondérante.


Cette fameuse chanson, retrouvée à la 8e place sur l'album "Quand mon cœur bat la mesure", sorti en 1989 avec 8 titres, les uns plus succulents que les autres, traduit la complainte au Père Noel d'un enfant qui vit dans la misère en raison du chômage de ses parents. En guise de jouets et vu que sa condition sociale ne lui permet pas d’espérer grand-chose, contrairement à d’autres enfants privilégiés ou comblés au temps de Noël, il formule des souhaits qui se résument à ce qui est indispensable à sa survie, tels des souliers, des vêtements, un toit, des livres… Et la complainte se prolonge et se fait encore plus déchirante à travers une description qui montre l'enfant englué dans une pauvreté extrême et accablé de malheurs, sans perspective de goûter aux joies ou au bonheur que procure ce moment de grandesréjouissances populaires si le Père Noël ne lui vient pas en aide.


Tonton Nwèl cheri ou pa janm pase

Menm yon ti pope ou ta pote pou mwen

A la m ta kontan mwen menm ak Ti Jan woy

Manman pap travay papa m pap travay

Yo pa gen lajan pou ba nou manje

Ale wè pope, ale wè balon, menm yon pidetwal

Si ou pa pase m pa-p ka rele viv nwèl

Si ou pa pase m pap rele viv anyen

Tanpri fè kem kontan.

Tonton nwèl cheri gade m pye atè gadem toutouni

Mwen beswen ti rad, yon soulye boyo pou m fè ti joudlan woy

Ti Jan pa gen rad Ti Jan tou malade

Se yon sèl ti frè ke Bondye ban mwen

Papa m nan pote manman m nan mande, paren n mwen anboche


Au fond de ses cris de désespoir, il a conscience que sa misère peut être bien passagère s'il parvient à briser le joug de son inculture, laquelle constitue un véritable handicap à son évolution tant personnelle que sociale. Car, l'ignorance est, dit-on, pire à la misère. Ainsi sollicite-t-il du Père Noël d'un syllabaire, symbole de la connaissance dans la tradition haïtienne, avec l'espoir que ce livre lui dessillerait les yeux et permettrait de changer son destin et celui de sa famille.

Ton nwèl cheri si w pasa pot jwèt wap pote yon ti lanp ak yonsilabè

Mwen beswen limyè pou touye mizè woy

Manmanm pap travay papam pap travay

Yo pa gen lajan pou ba nou manje

Si m te gen limyè men m si m pa doktè m ta trete mizè

C'est triste de constater que l'histoire de "Ton nwèl chéri" est toujours actuelle 31 ans depuis sa composition. Les inégalités criantes de la société haïtienne qui y sont décrites, où une minorité regorge de superflus alors que la majorité vit dans le dénuement le plus total, n'ont guère évolué sinon elles ne font que s'accentuer de jour en jour au point que nombreux sont les enfants qui feront sien ce refrain aujourd'hui encore, à l'occasion de la Noël : «Nwèl men nwèl la tounen woy. Nwèl nwèl tout kèm se lapèn …»


Yole figure immanquablement au panthéon des femmes qui ont marqué la musique haïtienne. En solo ou aux côtés de son feu époux Ansy Dérose, elle a produit des textes dont le succès traverse les ans, lit-on dans un article publié dans le journal Le Nouvelliste, 2015-03-20. Des chansons comme «Merci», «Quand mon cœur bat la mesure», «Lontan, Lontan», «Tounen», «Lawoman-n», «Il n’y a que toi», «Kenbe m cheri», «Tande Lanmou», qui font partie d’un riche répertoire, continuent à faire les délices des mélomanes avertis.


Yole Dérose, née Yole Ledan, a débuté sa carrière musicale en octobre 1979, aux côtés d’Ansy Dérose, lors du festival international de la chanson et de la voix à Porto Rico où ils ont décroché le second prix pour leur superbe texte «Merci». Un coup d’essai qui fut pour elle, un coup de maître. Après la mort de son mari, le 17 janvier 1998, suite à un cancer du côlon, à l’âge de 63 ans, la star est à l’origine de plusieurs initiatives louables, telles la création d’une maison de production «Les Productions Yole Dérose» qui compte à son actif plusieurs spectacles d’une grande valeur artistique : «Au nom de l’Atlantide » en 1999, « Femme » en mai 2001, « Haïti terre de feu» en décembre 2003, et la réalisation de concerts comme «Haïti, cœur de femme». Malheureusement, depuis bien des temps, elle souffre d’un cancer diagnostiqué au niveau de la moelle osseuse, ce qui lui laisse peu de temps encore à vivre. Et quoiqu’il puisse arriver, cette diva a marqué son temps. Car, sous l’impulsion de sa voix pétillante, la musique se fait spectacle, poésie et contestation, selon les circonstances, ce, toujours, pour le plaisir des fans ou pour la défense de la culture haïtienne.